Delphine Bertin, créer pour apprivoiser le monde intérieur

Lamia Lamia


À première vue, rien ne distingue Delphine Bertin.
Une femme douce, posée, précise dans ses mots. Rien ne “se voit”. Et pourtant, derrière cette apparente normalité, il y a une intensité sensorielle, émotionnelle, presque tellurique.
Delphine est autiste. Elle l’a appris tardivement. Après le diagnostic de son fils aîné. Comme si sa vie entière avait soudain trouvé une grille de lecture. Comme si la lumière s’était allumée à retardement sur toute une vie. Les maladresses sociales, l’épuisement inexpliqué, l’hypersensibilité aux odeurs, à la lumière, au bruit, tout a soudain pris sens.

Physiquement, rien ne trahit sa neuroatypie. Mais certains lieux peuvent l’épuiser pendant des jours. La fatigue n’est pas ordinaire, elle est profonde, organique, inflammatoire. Elle est pathologique et tous les sens sont amplifiés.

Longtemps, elle a cru qu’il fallait s’adapter, devoir forcer. Faire pour être acceptée. L’autisme au féminin, dit-elle, c’est souvent cela : imiter les codes, sourire au bon moment, décrypter après coup ce qui s’est joué.
Aujourd’hui, elle s’accepte davantage. Elle se respecte. Elle ne s’oblige plus. Elle comprend mieux pourquoi elle agit ainsi. Cette compréhension l’a apaisée. Autour d’elle, un soutien discret mais solide pour lequel elle est très reconnaissante. Son mari, qui a renoncé au parfum depuis vingt ans. Un geste simple, mais immense.

Les chats, une évidence intime

Avant la sculpture, il y a toujours eu les chats.
Des cartes postales, des objets, des silhouettes félines un peu partout. Et aujourd’hui, sept présences vivantes à la maison. Elle les traite comme ses enfants. Ce sont ses muses.
Elle ne choisit pas les chats de race. Elle adopte ceux que personne ne veut, que personne ne regarde. Les malades, les abîmés, les menacés. Les chats de gouttière. Ceux qu’on juge ordinaires et qui pourtant rendent l’amour au centuple.

Elle dit en souriant, qu’elle a dû être un chat dans une autre vie. Les chats ressentent tout. Solitaires, sensibles, hyper-réactifs, ressentant tout trop fort, ils lui ressemblent.
Ils vivent dans une bulle, non par indifférence, mais parce que le monde est parfois trop bruyant, trop lumineux, trop odorant.
Il y a entre eux une reconnaissance silencieuse. Le respect est mutuel et l’amour entier, inconditionnel. Elle les comprend. Et ils la comprennent.

Une chute, puis un basculement

Delphine était i
ngénieure en aéronautique. Un métier exigeant, rationnel, structuré. Elle y mettait la même rigueur que dans tout ce qu’elle entreprend. Mais socialement, les codes lui échappaient. Elle a changé plusieurs fois d’entreprise sans comprendre ce qui n’allait pas. Elle ne percevait pas toujours les sous-entendus, les jeux de pouvoir, les ambiguïtés. Elle a subi du harcèlement moral et sexuel sans en identifier immédiatement la nature. La dépression est arrivée. Silencieuse, lourde. Puis la décision de partir.
Ce qui aurait pu être une fin est devenu un seuil.

La terre comme refuge, comme révélation

Elle a toujours été manuelle. Bijoux, origami, créations diverses.
Mais la terre… la terre, c’est autre chose.
Depuis toujours, Delphine a un rapport spécial à la matière.
Enfant, elle jouait dans la boue, parfois nue, sans dégoût. La terre n’était pas sale, elle était vivante. Elle aimait l’avoir sur les mains, sur les joues.
Passionnée d’histoire et d’archéologie, elle a participé à des fouilles. Reconstituer un fragment du passé la fascinait. Retrouver une trace, un vestige, une présence.
La sculpture est arrivée presque par hasard, lors d’une activité avec sa fille cadette. Une poignée d’argile. Un geste. Une révélation. D’abord quelques essais. Puis un flash, très clair, et une décision ferme ; elle ne ferait plus que des chats.
Comme une évidence qui attendait son heure.
Chaque chat est unique. Souvent atypique. Ils ne laissent pas indifférent, on les aime ou on les questionne.

Terre de Minette : des tribus, pas des séries

Son univers s’appelle Terre de Minette.
Elle ne parle pas de collections, mais de tribus. Chaque chat appartient à une famille imaginaire reliée par une histoire, un thème, un jeu de mots où le son “terre” revient comme un battement de cœur : Élément’terre, Terra’ terre, Apart’terre, Antiqui’terre, Impos’terre…
Ces tribus font écho à ses passions : les éléments (feu, roche, végétal…), les civilisations anciennes, les vestiges archéologiques. Le chat devient totem, fragment d’histoire, figure symbolique.
Elle travaille principalement le grès blanc, parfois la terre brune ou noire. Pour les pièces plus grandes, elle utilise une terre chamotée, granuleuse, mêlée de particules déjà cuites.

Chaque sculpture demande entre dix et quinze heures de travail. Pas de moule. Pas de tour. Elle façonne tout à la main. Elle revendique le geste artistique, unique, imparfait, vivant. Puis vient le temps long : des semaines de séchage. Une première cuisson. L’émaillage. Une seconde cuisson. Les émaux (mats, satinés, clairs…) se transforment au feu. 

Vingt degrés de différence peuvent bouleverser le résultat. Elle joue parfois avec la superposition en acceptant la part d’inconnu.
Au fur et à mesure du temps qui passe, elle sait, au ressenti, quand le four peut s’ouvrir.
Et quand une pièce éclate, c’est un deuil.

Elle y a mis tant d’âme et d’amour que la fissure traverse aussi son cœur. Elle tente souvent de réparer, de sublimer la faille. Comme si la cassure faisait partie de l’histoire et la transformait en force.

Créer pour respirer

La sculpture l’a sauvée d’une spirale intérieure. Quand l’esprit est tourné vers la création, il n’est plus entièrement tourné vers la douleur. Elle travaille au moins cinq heures par jour. Avec minutie et obstination. Avec une forme de foi tranquille.
Elle rassemble d’abord ses chats sculptés autour d’elle, sa petite tribu. Puis elle les laisse vivre ailleurs. Chaque chat qui quitte l’atelier est accompagné d’une fiche d’adoption et d’un certificat tamponné. Comme si l’œuvre était confiée à une nouvelle famille, mais restait reliée à sa tribu d’origine.

Delphine Bertin ne sculpte que des chats. Mais derrière leurs silhouettes minérales, il y a bien plus qu’un animal. A travers eux, elle façonne autre chose… Une manière d’exister hors des normes, de transformer la fragilité en présence et de prouver que l’invisible peut devenir œuvre.

Un message d’espoir, une voix pour le spectre

Elle dit que l’autisme est une grande famille. Un spectre immense. Autant de diversités que d’histoires invisibles. On en parle peu, ou mal. Pourtant, derrière des visages ordinaires, il y a des combats silencieux. 
Son message est simple : Tout le monde peut créer. Nous vivons dans une société qui valorise les moules. Mais la capacité de créer est universelle. Il faut se chercher, s’autoriser, être encouragé, aimer ce que l’on fait. Même si l’on ne se croit pas doué.
Il existe mille façons d’habiter le monde et que chacune mérite sa place, sa lumière, et sa terre.
Une invitation à ralentir, observer, ressentir.

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