Audrée Doreau, à travers le regard et la sensibilité de sa maman
Il y a des artistes qui parlent beaucoup.
Et puis il y a Audrée.
Audrée Doreau a 25 ans. Elle n’est pas très verbale. Les échanges ne sont pas fluides, les mots arrivent avec un temps de décalage. Mais quand il s’agit de films fantastiques, de dessins animés ou de sport, quelque chose s’ouvre. Ses centres d’intérêt deviennent un moteur de langage. Une passerelle.
Sa mère, Sandrine, est celle qui traduit, accompagne, ajuste. Éducatrice spécialisée diplômée d’État, elle connaissait l’autisme avant même la naissance de sa fille. Le diagnostic est tombé à 20 mois. « Différente » de sa grande sœur. Communicante jusqu’à deux ans, puis les angoisses, le basculement. Depuis, leur vie s’écrit à deux voix.
Le déclic Photo ©Isasouri
Petite, Audrée apprend à compter et à lire avec des dessins codés, des chiffres à colorier. Elle assemble des puzzles après avoir vu une seule fois l’image, sans modèle sous les yeux. Mais le véritable déclic arrive vers 10 ans, dans un vide-grenier. Elle choisit un porte-document de vitraux et de formes géométriques. Quelque chose fait lien avec ses dessins d’animaux. Elle commence à reproduire des tableaux, naturellement, en travaillant les axes de symétrie. Elle comprend qu’elle peut créer un résultat structuré, puissant. Ce goût pour les vitraux n’était peut-être pas un hasard. Il résonne aujourd’hui dans une technique qui lui est chère : le gemmail, procédé artistique du XXᵉ siècle proche du vitrail, fondé sur la superposition de fragments colorés que la lumière traverse pour en révéler la profondeur.
Audrée en propose une version très personnelle, adaptée au papier cartonné. Elle transpose cette logique de transparence et de couches en jouant avec les contrastes, les intensités et les effets lumineux, comme si chaque dessin gardait en mémoire ce premier coup de cœur pour les formes géométriques et la lumière filtrée.
Depuis, elle dessine sur papier Canson, au crayon, puis au feutre, et enfin à la craie grasse de cire qu’elle aime pour la matière, l’odeur, le contact. Audrée est instinctive, mais parfois, une impulsion pour commencer est nécessaire. Elle ferme les yeux, se touche les mains, un rituel, une porte d’entrée. Et quand elle part, elle part vraiment. Les gestes deviennent fluides. Les émotions débordent. Il lui est arrivé de trouer le papier tant l’intensité était forte. Ses dessins sont riches, chargés. Elle a appris à reconnaître ce qui traverse son corps.
Une jeune femme qui s’affirme
Aujourd’hui, ses personnages féminins prennent plus de place. Audrée grandit. Elle découvre son corps, sa féminité, la vie dans ce qu’elle a d’universel. On dit souvent que les personnes autistes ont du mal à ressentir ou exprimer ce qui les traverse. Pourtant, chez elle, la perception est vive, parfois envahissante. Elle a besoin de s’exprimer. De verbaliser. L’art devient ce canal. Si elle pouvait le dire clairement, peut-être dirait-elle que l’autisme est un talent caché. Elle a cependant bien remarqué ceci : Autiste. Artiste. Un mot, une lettre d’écart.
La couleur comme langage
Chez cette artiste, la couleur n’est jamais décorative. Elle est un langage.
Chaque teinte correspond à une émotion précise : le bleu apaise et élève, le vert équilibre et ouvre à l’espoir, le jaune éclaire et réjouit, le rouge affirme, parfois avec force, parfois avec colère, le violet touche à la sensibilité, à une forme de mélancolie douce.
À travers cette palette symbolique et intense, elle ne compose pas seulement une image : elle transmet un ressenti. La lumière, les contrastes, les superpositions deviennent des moyens d’exprimer ce qui ne trouve pas toujours les mots. Son univers fantastique (figures animales, silhouettes féminines, créatures imaginaires) devient alors un espace où l’émotion se rend visible. Non pas une échappée hors du réel, mais une manière profondément incarnée de l’habiter.
Une mère qui adapte le monde
Derrière chaque œuvre, il y a aussi Sandrine.
C’est avec elle qu’Audrée sélectionne les tableaux pour l’exposition. Les titres naissent d’un jeu : une trentaine de mots ou de phrases tirés de films qu’elle aime. Elle les écoute, dit « ça me plaît » ou non, elles font des associations de mots, de bouts de phrases pour qu’Audrée choisisse elle-même à quel tableau les associer.
Au quotidien, Sandrine transforme la vie de sa fille en bande dessinée. Chaque journée est un planning visuel, fait de pictogrammes posés comme des bulles successives. Audrée choisit, déplace, décide. Même les rendez-vous médicaux sont expliqués en images : la voiture, la flèche, le cabinet, le retour.
Pendant huit ans, Sandrine a arrêté de travailler pour faire l’école à la maison, sans certitude que cela fonctionnerait. Elle anticipe, adapte, s’adapte et apprend encore. Elle rappelle que l’autisme n’est pas une maladie mentale, mais un trouble neurodéveloppemental. Cela ne se soigne pas : cela s’accompagne, avec une stratégie éducative et une bienveillance inconditionnelle.
Elle le dit sans naïveté : ce n’est pas simple tous les jours. Mais elle admire cette capacité qu’a sa fille (et tous les autistes qu’elle côtoie au quotidien) à vivre sans filtre social, sans s’encombrer de futilités. À rester spontanée. Elle remercie sa fille, parce qu’elle l’a fait avancer, dans son travail, dans sa famille, dans sa compréhension du monde.
Une exposition comme prise de parole
Audrée est accompagnée par une équipe de professionnels (éducateur spécialisé, éducateur sportif, neuropsychiatre, kiné, infirmière). Elle fait trois heures de sport par jour. La marche et la course l’apaisent. Ses centres d’intérêt prennent vraiment soin d’elle.
L’exposition à La Manufacture n’est pas seulement artistique. C’est une façon de parler autrement du handicap. De dépasser les stéréotypes (le génie savant, les « super-pouvoirs ») qui ne représentent qu’une minorité. La plupart des personnes autistes, rappelle Sandrine, font au mieux pour entrer dans un moule social qui n’est pas pensé pour elles.
Audrée, elle, partage ce qu’elle sait faire : transformer ce qui l’habite en couleur, structurer le chaos en symétrie, habiter le monde à sa manière.
À travers le regard attentif d’une mère et l’élan instinctif d’une fille, cette exposition raconte peut-être une chose simple : l’autisme n’est pas une absence. C’est une autre façon de créer… une autre façon d’être au monde.
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